La Société contre l’Etat – Pierre Clastres

La Société contre l’Etat – Pierre Clastres

Pour nous qui vivons dedans, l’état est une évidence. Une de ces structures hiérarchiques pénibles pour tout le monde mais dont il semble pas vraiment possible de se passer. Mais la société peut elle exister sans état, et les sociétés sans état sont elle des sociétés à qui il manque quelque chose ? Voila en gros les questions auquel ce bouquin essaye de répondre.

1 le bouquin

J’ai probablement d’abord entendu parler de ce livre de Pierre Clastres via David Graeber et son travail sur anthropologie et anarchisme. Notamment via ce bouquin (Pour une Anthropologie Anarchiste) mais aussi via sa conférence que j’avais cité dans mon article 50000 ans d’Histoire. J’en avais ensuite un peu parlé avec la créatrice de la chaine Passé Sauvage (dont j’ai parlé ) qui m’avait confirmer que c’était une référence. Bref je l’attendais ce bouquin.

Au final, pour tout avouer, j’ai été un poil déçu par le bouquin. Mais c’est aussi sans doute parce que j’en attendais trop.

Le bouquin présente une compilation de textes de Pierre Clastres, principalement des articles déjà paru ailleurs qui présentent son travail sur les sociétés amérindiennes. En fait seul les deux premiers chapitres et le dernier chapitre traitent pleinement du sujet du pouvoir dans les sociétés amérindiennes. Le reste apporte des éléments de contexte qui renforce certes la thèse du bouquin, et qui sont très intéressant pour la mettre en perspective, mais qui ne sont malheureusement pas écrit autour de la question centrale du livre. Encore une fois avec un bouquin académique on trouve une compilation un peu brute qui manque un peu de travail d’édition pour ajouter du liant.

Bon après ca reste un très bon bouquin, et franchement j’ai bien kiffé et j’ai appris des trucs.

2 Le contenu

Alors qu’est ce qu’on y apprend de cool dans ce bouquin ?

2.1 Les sociétés améridiennes

Bah déjà, le premier truc avec ce bouquin c’est qu’il raconte pleins de choses sur des sociétés qu’on connaît peu (en tout cas moi). A savoir les amérindiens, avec un focus surtout concentré sur l’Amazonie. Le livre examine tout un tas d’aspects de ces sociétés : démographie, relations entre les groupes, cultures, philosophie, religion, dans une suite de chapitres assez courts et assez plaisant à lire (allez sauf peut être celui sur l’exogamie). Il s’attarde aussi sur des sujets qui peuvent sembler WTF genre « les blagues chez les indiens » ou « la torture » mais qui en fait apprennent vachement de choses.

- Prendre les « sauvages » au sérieux

Le livre commence en gros sur cette injonction. Les sociétés différentes de la notre ne sont pas moins évoluées, moins abouties que la notre. Et même les sociétés de nos ancêtres lointains ne doivent pas être considérées comme inabouties, primitives ou incomplètes.

Bon je dirais pas que j’ai appris grand chose là dedans mais c’est sans doute toujours salutaire à rappeler. En fait c’est vraiment très basique comme idée, je veux dire tu réfléchis cinq minute en sortant ton ethnocentrisme et ca semble complètement évident.

Je me demande en fait combien de temps il faudra encore le rappeler. Il me semble que les prémisses de l’idée se trouvent même jusque chez Hérodote qui était déjà là en mode : « non mais les barbares ils parlent chelou, mais en fait ils sont intéressants ». Bon et là dans un bouquin académique écrit dans les années 70, et plutôt (au moins initialement) destiné à un public averti qu’au clampin moyen, il semble qu’il faille encore le rappeler en intro. Je suis sans doute un peu plus proche du clampin moyen que le public initial du bouquin et ça me semble vraiment évident, du coup je me demande si ça a un peu évolué depuis… ou pas.

- Prendre l’ampleur du massacre

Un second truc que j’ai trouvé intéressant dans ce bouquin c’est la partie sur la démographie. L’auteur montre que loin d’être un continent désert à l’arrivé des Européens, l’Amérique du sud, et même la partie Amazonienne (qui nous apparaît comme une jungle inhospitalière) était grave peuplée.

Bon là aussi on va dire que j’étais déjà bien familiarisé avec cette idée, qui commence à bien se répandre. Mais sa démonstration reste intéressante (s’appuyant à la fois sur les textes des premiers Européens et sur de la reconstruction statistique). Par contre j’ai un peu été surpris car je pensais que cette « découverte » était plus récente. J’avais lu cet été un dossier de Mediapart sur l’Amazonie qui évoquait des recherches depuis une « vingtaine d’année »… bon manifestement en fait dès 1974 au moins l’idée tournait déjà.

Après c’est doublement intéressant. D’un côté pour le sujet du bouquin: clairement c’est pas pareil de dire que tu vas fonctionner sans hiérarchie quand t’es un groupe de 10 ou quand t’es une société de plusieurs milliers de personnes. Et d’un autre côté c’est toujours sidérant de se dire qu’avec l’arrivée des Européens (et de leurs maladies) en Amérique c’est plus de 90% de la population locale (et la majorité de la population mondiale) qui est morte en quelques années.

2.2 La société vs l’Etat

Pour en venir maintenant au sujet principale et thèse du bouquin… pourquoi une grande partie des sociétés amérindiennes (à l’exceptions des quelques empires) étaient des sociétés sans état, et qu’est ce que ça veut dire.

- Des chefs qui cheffent pas

Bon, l’image du chef indien, on l’a tous: le gars avec la coiffe de plumes qui fume le calumet. Du coup c’est quoi cette merde gauchiste de dire que c’était des sociétés sans état, sans pouvoir, sans hiérarchie, alors que y’avait des chefs à plumes ? Disney peut pas nous avoir menti quand même hein ?

la génance…

Bon en fait si on y regarde de plus prêt, en gros être « chef » chez les amérindiens c’était pas vraiment la même que chez les Européens. Le gars décide de rien en fait. Il parle (beaucoup, mais genre vraiment beaucoup), tout le monde lui demande d’ailleurs tout le temps de faire des putains de discours, mais en fait tout le monde s’en balec de ce qu’il dit (d’ailleurs il radote vraisemblablement toujours la même chose). Tout le monde vient aussi lui taper ses affaires et sa bouffe (parce que le chef doit être généreux tavu) et vu que personne bosse pour lui c’est probablement le mec qui taf le plus de tout le groupe pour assurer les cadeaux. Et le seul truc sur lequel le gars se refait, c’est qu’il ken de ouf parce qu’il a accès à plus de femmes que les autres.

Vla le chef… après en gros il est respecté et doit maintenir la cohésion sociale du groupe. Mais il a aucun moyen coercitif pour y arriver, juste des bonnes paroles. Donc ça va être plus de la médiation, de la recherche de consensus, et des indications générales et vagues que des grandes décisions très tranchées.

- Des constructions sociales pour éviter le pouvoir

Là ou ça devient intéressant, c’est qu’en fait une bonne partie des constructions de ces sociétés et même précisément ce rôle de chef un peu chelou, sont des trucs très codifiés qui semblent avoir été fait « exprès » pour éviter l’apparition de « vrais » chefs. Il y a tout un tas de rituels pour éviter l’apparition de chefs autoritaires, mais aussi pour gérer le besoin temporaire d’autorité forte.

C’est là qu’apparaît le rôle de chef de guerre. Parce que ouai, pour allez tabasser les copains, l’autorité est un truc plutôt efficace (cf ce que je disais là). Donc le chef pouvait devenir, le temps d’une expédition militaire un chef autoritaire, mais c’était un rôle temporaire.

Bon et évidemment du coup la guerre était un de leur hobby favori…

Et ce côté temporaire montre bien que c’est pas qu’ils était trop « primitifs » pour « inventer » nos si beaux concepts d’autorité et de hiérarchie, mais que justement il faisait tout pour éviter de se les coltiner quand il y avait pas besoin. Au contraire, c’est même peut être nous qui n’avons pas su inventer des modèles pour supprimer la hiérarchie.

Ces sociétés ont très tôt pressenti que la transcendance du pouvoir recèle pour le groupe un risque mortel, que le principe d’une autorité extérieure et créatrice de sa propre légalité est une contestation de la culture elle même ; c’est l’intuition de cette menace qui a déterminé la profondeur de leur philosophie politique. … Les sociétés indiennes ont su inventer un moyen de neutraliser la virulence de l’autorité politique.

- Sociétés de l’abondance et du temps libre

Mais du coup, quels bénéfices pour une société sans chef ? Et bien à priori c’est à la fois des sociétés d’abondance et de temps libre.

  • le temps libre: puisqu’il n’y a pas de chefs et autre parasites de l’autorité (flicailles, juristes, bureaucrates, etc…) à entretenir, et qu’il n’y a pas besoin de créer des surplus purement inutiles (la richesse ostentatoires utilisé pour distingué les chefs des autres dans les sociétés autoritaires). Il n’y a pas besoin de se casser le fion à travailler comme des dingues: assurer de quoi survivre suffit.
  • l’abondance: sans chef, la société s’organise donc malgré tout pour sa survie. Mais la survie sur le long terme c’est pas crever la dalle et boire son pipi (wink wink Bear Grylls). Ca implique des surplus, des stocks et leur gestion, l’échange avec d’autres sociétés etc… donc une certaine abondance. Et surtout évidemment une meilleure répartition entre les individus vu qu’il n’y a pas de chefs pour monopoliser pour lui une grande partie des ressources.

- primauté de la question autoritaire

Du coup, l’auteur renverse clairement la balance entre la question du capitalisme et la question de l’autorité.

La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse, et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’Etat détermine l’apparition des classes.

Bref c’est parce qu’il y a des chefs qu’il y a de l’accumulation, pas l’inverse. Si il y a personne pour être chef ou plutôt si les chefs n’ont pas de pouvoir, ils on ne peuvent pas exploiter la force de travail d’autrui. Et ils ne peuvent donc pas accumuler de richesse (et de toute façon ça sert à rien). Voilà, on refait le match de la 1ere internationale, Bakounine contre Marx et on lève les drapeaux noirs !

- Euh gars t’as pas un peu oublié un truc?

Enfin il m’a quand même semblé qu’il y’avait un gros angle mort dans le bouquin: la question du patriarcat et du pouvoir des hommes sur les femmes. Parce que si il y a pas de pouvoir coercitif chez les amérindiens, il y a quand même une division genrée de la société très forte. En gros les femmes font quasi tout le boulot et les mecs sont grave à la cool.

Presque tout le reste du processus agricole – planter, sarcler, récolter –, conformément à la division sexuelle du travail, était pris en charge par les femmes. Il en résulte donc cette conclusion joyeuse : les hommes, c’est-à-dire la moitié de la population, travaillait environ deux mois tous les quatre ans ! Quant au reste du temps, ils le vouaient à des occupations éprouvées non comme peine mais comme plaisir : chasse, pêche ; fêtes et beuveries ; à satisfaire enfin leur goût passionné pour la guerre.

Euh du coup, perso je suis pas un expert du truc hein, mais j’ai quand même la vague impression qu’il y a un petit rapport de pouvoir et d’exploitation là. Je trouve qu’il aurait été intéressant de réfléchir à comment ce rapport de pouvoir existe dans une société théoriquement sans pouvoir coercitif ? (le livre ne dis pas clairement si pour aboutir à cette « conclusion joyeuse » les amérindiens tabassent leurs femmes).

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