Au commencement était… – David Graeber & David Wengrow – 1/3 Abattre les mythes sur les origines des sociétés

Au commencement était… – David Graeber & David Wengrow – 1/3 Abattre les mythes sur les origines des sociétés

Bon, gros morceau ! voilà un livre qui m’aura pris plus longtemps que prévu à lire. C’est un ouvrage dense et sourcé qui aborde plein d’aspects sur les origines des sociétés et des idées. Je vais néanmoins faire de mon mieux pour essayer de coucher par écrit ce que j’en ai retenu. Et ça, à mon petit niveau, c’est-à-dire, sans doute sans le bagage complet de connaissance nécessaire pour en faire une véritable critique cohérente.

Mais comme c’était un gros morceau, j’en ai fait 3 articles au lieu d’un seul. On va feuilletonner un peu… Aujourd’hui première partie : Abattre les mythes sur les origines des sociétés. Les autres articles paraitront dans les semaines à venir.

Le dernier Graeber, mon premier Wengrow

Mais avant, un peu de contexte, c’est quoi ce livre ?

Et bien c’est le dernier livre du regretté David Graeber, dont j’avais déjà parlé ici quelque fois. L’un de mes auteurs préférés hors fiction (par son style, ses références pop culture et son humour), et un penseur qui m’a beaucoup influencé. Ce fut aussi mon premier livre de David Wengrow, auteur que je connaissais beaucoup moins.

J’avais découvert David Wengrow dans une conférence commune (datant de 2015) entre lui et Graeber qui m’avait passionné, j’en avais parlé dans cet article et je vous la remets ici :

Certaines des idées développées dans cette conférence m’avait vraiment plus. Elles ont même inspiré certaines des caractéristiques du monde Grörst (à minima du côté des « royaumes barbares »). Le livre déroule et pousse plus loin certaines des pistes posées dans cette conférence. Et c’était donc avec un grand intérêt que j’ai plongé dans sa lecture.

Bon… comme je l’ai dit plus haut, ce fut plus long que prévu. Pas que ça soit difficile à lire ou ennuyeux, hein. Mais, en fait ça touche tellement de sujet et c’est appuyé par tellement d’exemples (parfois très détaillés) qu’il ma fallut du temps pour essayer de digérer ce que je lisais (et prendre les notes qui rendent possible ce genre d’article).

Bref, je recommande le livre, si vous avez du temps à consacrer au sujet, c’est passionnant.

Abattre les mythes sur les origines des sociétés

Un premier aspect du livre vise à abattre les mythes existants sur les origines des sociétés moderne. En s’appuyant solidement sur des exemples concrets, issus de l’anthropologie et de l’archéologie, le livre montre que les discours habituels sur les origines de nos sociétés sont des mythes. Ces mythes ne collent pas aux faits. Et ils ne peuvent pas être pris au sérieux si on souhaite réfléchir honnêtement à l’origine de l’organisation sociale qui est la nôtre, et à comment elle pourrait ou non évoluer.  

Tirs à balles réelles

Dès les premières pages, les auteurs sortent les guns et commencent à dézinguer tous les « grands penseurs » qui ont proposé leurs visions de l’origine des sociétés moderne.

Evidemment les premiers à tomber sont Hobbes et Rousseau. Lutte originelle de tous contre tous (Hobbes) ou bienheureux sauvage négociant librement son contrat social avant d’être corrompu par la société (Rousseau). Les deux visions ne sont basées sur aucun fait, ce sont juste des constructions idéologiques.

Et elles n’apportent rien puisqu’elles sont toutes deux assez fatalistes. D’un côté on ne peut rien sans le léviathan étatique au risque de sombrer dans la barbarie. De l’autre de toute façon on a été corrompu et donc il n’y a pas vraiment d’espoir à moins de retourner vivre tout nu et tout seul dans la forêt.

Mais si ces cibles faciles tombent facilement, les auteurs prennent aussi un malin plaisir à arroser des auteurs plus récents, comme Jared Diamond, Steven Pinker ou Francis Fukuyama, auteurs qui ont eu de jolis succès de librairies sur « les origines de l’humanité », mais sans forcément être de réels spécialistes de l’anthropologie et encore moins de l’archéologie.

Cette entrée en matière dans le livre est assez jouissive car on sent le malin plaisir que les auteurs ont à taper un peu de tous les côtés et se placer au centre de l’arène en mode challenger.

Balek de l’origine des inégalités

Un des points que j’ai trouvé assez intéressant aussi dans cette partie, c’est la volonté de ne pas s’attarder sur une « origine des inégalités ». Car en fait les inégalités, bah on s’en fou.

Ça peut sembler, à première vue, étonnant pour des penseurs affilié (au moins Graeber) à la gauche radicale. Mais les inégalités en elle-même ne sont pas un problème. En fait, des inégalités il y en a toujours eu, et il y en aura sans doute toujours, et c’est même plutôt cool.

Le problème c’est que dans notre société un type particulier d’inégalité (les inégalités financières) donnent un pouvoir exorbitant à certains et prive les autres des ressources les plus fondamentale à la vie humaine.

Le problème c’est donc plus le pouvoir que les inégalités. (Point de vue assez logique pour un anarchiste).

Plus de contre-exemple que d’exemple

Les sociétés de chasseurs cueilleurs vivaient en petits groupes globalement égalitaires. La démocratie directe ne peut fonctionner que dans des sociétés de petites tailles. C’est l’agriculture qui a rendu possible l’accumulation de ressources. A partir de là il n’était plus possible de vivre autrement que dans des sociétés inégalitaires. A partir d’une certaine taille les sociétés deviennent naturellement hiérarchiques. La révolution néolithique avec l’apparition de l’agriculture, puis des villes a radicalement bouleversé l’organisation des sociétés humaines. La démocratie a été inventé par les Grecs anciens et s’est ensuite propagée dans le monde. Les sociétés traditionnelles ne faisaient pas évoluer leur organisation sociale autrement qu’involontairement et à la marge, se reposant sur des mythes fondateurs. La notion de progrès, et la possibilité pour l’homme de réfléchir à son organisation sociale datent du XVIIIème siècle et on la doit aux penseurs des lumières

Voilà en gros le récit traditionnel.

Et tout au long du livre, les auteurs fournissent un nombre massif de contre-exemples et de réfutations de chacun de ces points.

  • Des grandes villes et sociétés agricoles sans inégalités massives ? check.
  • Des sociétés de chasseurs cueilleurs de très grandes tailles ? check.
  • Des inégalités violentes dans des sociétés de chasseurs cueilleurs ? check.
  • La démocratie fonctionne souvent mieux avec des groupes de grande taille où on ne se connait pas personnellement plutôt que dans des petits groupes où les rancœur s’installent vite ? check.
  • Un fonctionnement démocratique dans des sociétés de grandes tailles bien n’ayant eu aucun contact avec la Grèce ? rien ne permet vraiment de l’exclure.
  • Etc, etc, etc…

Invitation à un battle scientifique

En fait ce qui est assez agréable c’est que l’approche suivi par Graeber et Wengrow. C’est que, si elle n’est certes pas dénuée d’idéologie, elle est avant tout scientifique. Evidemment que les auteurs ont un point de vue situé idéologiquement (qui n’en a pas un). Mais ils essaient autant que possible de s’appuyer sur des sources factuelles.

Et à la lueur des contre-exemple fournis, force est de constater que le récit traditionnel que j’ai donné plus haut et qu’on connait tous, s’est plus appuyé sur des « ha bah c’est logique ça devait être comme ça t’inquiète frère » que sur des faits pour se construire.

En ça le livre est une invitation bienvenue à une conversation scientifique. Sans doute que certaines des interprétations de Graeber et Wengrow vont trop loin, ou sont fragiles (je n’ai pas le bagage pour tout juger). Mais le mieux qui puisse arriver serait une réponse circonstanciée et appuyée d’autant d’exemples concrets et précis par quelqu’un tenant des thèses opposées (et pas juste « bah c’est des anarchistes ils sont biaisés, méchants et ils mangent les enfants »). C’est uniquement à travers une vraie dialectique appuyée par des faits concrets qu’on pourra progresser vers une vision plus juste.

Voilà pour la première partie de ce compte rendu de lecture. La suite est ici: Un nouveau cadre pour penser l’état.

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